mercredi 21 novembre 2007

Jackie Chan au Pérou

C'est fou le nombre de fois où Jackie Chan s'est glissé dans mes pensées dernièrement. En route vers Trujillo, un jeune dans l'autobus m'a dit que je ressemblais à Jackie Chan. Ici à Chiclayo, j'ai passé devant un Chifa Jackie Chan. Il y a quelque temps, un type de La Unión, ville de Huánuco à une demie heure de Huallanca, m'a dit que si j'avais su pratiquer les arts martiaux comme son héros Jackie Chan, j'aurais été la femme parfaite pour lui. (J'étais contente de ne pas l'être.) Je ne crois pas que l'acteur hongkongais et moi ayons tant en commun, mais lorsqu'on est confronté à l'inconnu, on a tendance à s'accrocher à la référence culturelle qui nous est la plus familière. Dans mon cas, cela veut dire que je continuerai à me faire comparer à toutes sortes de figures asiatiques stéréotypiques : Jackie Chan, Bruce Lee et Jet Li ; Keiko, la fille de Fujimori ; Song Juh, personnage principal du populaire téléroman coréen Escalera al Cielo... Je me suis habituée à l'attention, mais je continue d'être surprise lorsqu'on est davantage fasciné par la china que la gringa. Gail, à son arrivée, me l'a bien dit : "Sophie, personne ne me regarde, tout le monde te regarde." L'empire chinois serait-il à veille d'éclipser l'empire américain...?

Cette fois-ci, mes vacances ont consisté surtout de plages et de musées. Avec Gail, je me suis promenée dans la belle plaza de Trujillo, entourée de jolis immeubles coloniaux et de commerces éclectiques. J'ai bien aimé la Ciudad de la Eterna Primavera, surtout pour son centre-ville aux rues piétonnes et son climat doux.

Non loin de là Chan Chan, l'impressionnant site archéologique pré-Inca aux citadelles en briques d'adobe et aux motifs maritimes. Cette cité argileuse de la civilisation Chimú me rappelait les nombreux villages sablonneux que j'avais aperçues lors de mes traversées dans la costa aride - sauf qu'on prend bien moins soin de ces "civilisations" désertiques modernes. C'est qu'elles ne rapportent pas autant que les anciennes, qui attirent beaucoup plus de touristes.

Puis Huanchaco, station balnéaire touristique. Je ne suis pas une fille de plage, mais j'ai bien aimé mes petites heures de paresse sous le soleil printanier. Dommage que l'eau était glaçante et pleine de cailloux. Sauf pour les hippies et les surfers au bord de la plage, la ville elle-même était complètement morte et me faisait penser à une version placide du Maroc.

Enfin Chiclayo. On m'avait conseillé de ne pas y aller. C'est vrai que comparé à Trujillo, connu pour sa propreté, Chiclayo paraît bien chaotique et désordonné. Mais moi j'adore la bulla (vacarme). Du moins temporairement. À quelques minutes de là, Lambeyeque, berceau d'une autre civilisation pré-Inca, m'a davantage impressionné pour son peuple sympathique que son fameux musée Tumbas Reales. Il va s'en dire qu'on n'a pas cessé, tout au long de mes voyages, de me rappeler les origines que je partage avec mon pote Jackie Chan. Je pense que j'en ferai bientôt des cauchemars.

dimanche 11 novembre 2007

Boulot

La grève du Centro de Salud, qui se poursuit depuis le 23 octobre, me convient et m’exaspère en même temps. Assise avec les autres employés sous le soleil étonnamment persistant des derniers jours, je sens pourrir mon corps et mon cerveau à ne rien faire. Parfois je m’ennuie désespérément et d’autres fois, je suis bien contente de socialiser avec mes collègues. Je sens maintenant que je fais réellement partie de l’équipe et que la confiance qu’on m’accorde augmente progressivement.

Parlons un peu de mes compagnons de travail. Je m’entends super bien avec la grande majorité d’entre eux, mais après un mois et demi à Huallanca, j’ai réussi à mieux décoder les rôles et les personnalités de chacun.

La personne que je fréquente le plus, c’est Émilie. Travaillante, sociable et habile, c’est une leader naturelle vers qui tout le monde se tourne pour résoudre un problème, raconter une blague ou partager un potin juteux. Ayant sa maison à elle et sachant garder des secrets, c’est la personne ressource de tous.





La personne avec qui je m’entends le mieux dans le Centre de santé, c’est Gustavo, l’odontologue. Jovial, blagueur et franc parleur, il me fait rire et m’inspire confiance. Ensuite il y a Danivia, l’obstétricienne serumista (résidente) avec qui je travaille au colegio et qui me paraissait d’abord froide et arrogante, mais qui me plaît beaucoup maintenant. Bien loquace et animée, elle aime les mini jupes, rire et danser.

Son chef, Martín, l’obstétricien clown du Centro, est un homme marié avec une fille de 3 ans, qui agit comme s’il était un jeune adolescent célibataire. Son sujet de conversation préféré : le sexe. L’épouse de celui-ci, Mariza, est une femme travaillante et ambitieuse, qui paraît douce à la surface mais est vite à juger les gens.

Le Dr. Tito, chef du Centro, est un homme bien sérieux et formel, qui adore diriger et faire sentir son autorité. Quelque peu arrogant, il garde toujours une distance froide avec ses subordonnés. En revanche, le docteur serumista Luis, quoiqu’il tente de s’imposer, n’a ni le respect ni l’affection de ses collègues. Tous se plaignent de sa couardise et sa prétention.

L’autre Luis, laboratoriste, aime bien boire, fêter et blaguer. Il est souvent accompagné de Michel, un alcoolique timide mais talentueux, ainsi que de Walter, qui ressemble à Tao des Cités d’Or et dont la rudesse me désespère.

Je m’entends très bien avec Mirian, une fille douce et affectueuse, Hermelinda, la nutritionniste hyperactive et comique, ainsi que Antonia, une infirmière jeune et belle, mais également sympathique et intelligente. Je parle peu avec Carla, Ana et Ester, trois techniciennes infirmières, mais elles me paraissent plutôt gentilles. Par contre, Nancy et Violeta, deux femmes qui aiment se mettre le nez dans les affaires de tout le monde, sont beaucoup moins aimables.

Pour bien comprendre la dynamique de travail dans le Centro de Salud, il faut d’abord faire la différence entre les nombrados et les contratados. Les premiers sont ceux qui bénéficient d’un emploi stable, 6 heures de travail par jour et 5 jours de vacances par mois. Les derniers sont les travailleurs à contrat qui font plus d’heures et ne jouissent pas de la sécurité de travail comme leurs collègues. Ainsi, quand vient le temps de travailler la prévention et les programmes de promotion de la santé, les nombrados sont souvent les moins enthousiastes, refusant de travailler en dehors de leurs heures de travail et de s’adonner à des tâches supplémentaires.

Supposément, la mission du Centro est d’abord de faire la prévention et d’ensuite se charger des aspects curatifs. Mais en pratique, c’est tout le contraire. Chaque employé est en charge d’un secteur urbain et un secteur rural et doit faire des visites régulières pour suivre l’état de santé des familles et pour donner des charlas de prévention. Mais sans la pression et les constants rappels de la part d’Émilie, les sectoristas ne savent prendre l’initiative et abandonnent leur secteur au profit de leur travail curatif dans le centre.

Le chef du centre, Dr. Tito, qui devrait orienter son équipe dans la bonne direction, voyage souvent entre Huallanca et Lima et n’est presque jamais présent. Le Dr. Luis, qui est en charge du dossier prévention, est trop occupé à se regarder le nombril. Mariza, l’infirmière en chef qui prend en charge toutes les fonctions du docteur lorsqu’il est en voyage, bien que motivée, n’a pas le temps de se dévouer à la prévention. Qui reste-il donc? Émilie, Hermelinda et moi, qui nous impliquons dans tout, qui poussons dans le dos de tous, qui nous désespérons parfois du manque de volonté.