
La grève du centre de santé est enfin levée. Moi, j'ai célébré la nouvelle avec joie et soulagement, mais pour mes collègues, c'était la panique totale. Après des semaines de "repos payé" (et oui, les employés de l'État continuent de recevoir leur salaire même en grève!), le travail s'était accumulé et les rapports à remettre aussi. Il faut dire qu'ils ont eu amplement de temps pour tout faire, mais avec le Dr. Tito parti tout un mois, ils ont préféré potiner et boire que labourer. Les "
dueñas" (propriétaires) du centre ont également imposé de nouveaux règlements de travail : leur usage exclusif d'un des deux ordinateurs achetés par SUCO, l'interdiction de laisser entrer tout autre que les employés du Centre de santé (par exemple, ceux de ADRA ou de la mine, qui sont pourtant des partenaires de travail) et le port obligatoire des uniformes officiels. Par conséquent, l'atmosphère de travail est maintenant beaucoup plus tendue. Entre autres, les différences entre
nombrados et
contratados sont de plus en plus prononcées. Durant la grève, les
contratados soignaient des patients en cachette tandis que les
nombrados partaient avec l'ambulance pour faire la fête dans le village voisin. En revanche, maintenant que le travail a repris, les
nombrados ne permettent pas l'usage du véhicule pour les sorties en communauté à moins d'une cotisation pour l'essence. Quand j'ai refusé d'utiliser mon budget pour couvrir les coûts, on racontait par la suite que, mesquine, j'utilisais l'argent de SUCO pour voyager à Cuzco mais que je ne pouvais même pas contribuer 20 soles à l'essence. Je crois déjà avoir mentionné mon aversion pour les potins et les potineux qui, malheureusement, abondent à Huallanca.

Heureusement, mon second mandat de travail s'avère passionnant. À chaque visite en communauté rurale, endroits isolés généralement accessibles seulement à pied ou à cheval, j'ai été accueillie avec chaleur et confiance, malgré mon statut d'étrangère. Après 2 à 4h de marche (ou de trot, si chanceux), au milieu de paysages pittoresques, souvent sous la pluie verglaçante, les habitants nous attendent avec des poignées de main chaleureuses et un dîner chaud. La majorité sont attentifs lorsque je donne mes
charlas sur les infections respiratoires et les maladies diarrhéiques, mais certaines communautés sont visiblement plus participatives que d'autres. Les différences individuelles sont également notables : tandis que certains paysans vivent dans des conditions précaires, d'autres ont des enfants grassouillets et bien nourris, une maison propre et moderne et beaucoup d'animaux. L'éducation, mais également la motivation personnelle, y sont pour beaucoup. Je ne regrette pas de ne pas avoir fait le Chemin Inca jusqu'à Machu Picchu ; tout près de Huallanca il y a au moins deux chemins incas que j'ai déjà parcourus et dont les paysages rivalisent sûrement ceux du sentier plus connu.

En communauté, je suis toujours accompagnée de l'équipe du projet de nutrition financé par la compagnie minière japonaise Santa Luisa. J'ai ainsi découvert qu'il y a peu de secteurs dans lesquels les mines ne sont pas impliquées. Santé, éducation, agriculture, environnement... Dans les communautés rurales de Huallanca, après avoir construit des écoles, semé des pâturages et creusé des puits, la mine fournit maintenant matériaux, personnel et ateliers de formation dans le cadre du projet de nutrition. Cette aide intégrale est certes louable d'un certain point de vue, mais rend la mine encore plus indispensable pour le Pérou et les Péruviens, celle-ci étant devenu un acteur non seulement économique, mais aussi politique et social. Curieusement, si l'on demande ici à un élève du secondaire ce qu'il veut faire plus tard, au lieu de "docteur", "avocat" ou "professeur", on recevra plutôt comme réponse "ingénieur des systèmes", "ingénieur de procédés chimiques", "ingénieur de l'environnement" ou encore "ingénieur de machinerie lourde"... tous des métiers bien payés dans les mines. Vous ne saviez pas qu'on pouvait être ingénieur de toutes ces choses? Moi non plus. Mais les enfants de Huallanca, eux, si. Et le plus triste, c'est qu'ils finiront tous par travailler pour les transnationaux qui accaparent une portion croissante de la main-d'oeuvre nationale. Entre les fonctions publiques à salaire minable et les rarissimes postes au sein de sociétés privées péruviennes, pas difficile de comprendre pourquoi tant de jeunes éduqués optent pour la paye élevée, les bonis généreux, les promotions régulières, la sécurité d'emploi, l'assurance complète et les facilités d'embauche pour la parenté qu'offrent les minières. Ainsi, le potentiel du pays, plutôt que d'oeuvrer pour le développement du Pérou, travaille pour remplir les poches des patrons étrangers. J'ai un ami qui, justement, est pris dans un combat interne entre la poursuite de ses objectifs de carrière et la commodité de son travail à Antamina, une des plus grandes entreprises minières au pays... une canadienne en plus! En l'écoutant raisonner, je comprends bien que son dilemme n'est pas facile à résoudre, mais je me demande quand même, amèrement, combien de mineurs ont abandonné leurs rêves pour pouvoir porter leur casque blanc et conduire leur camionnette Tucson.