lundi 11 février 2008

Ma région préférée du Pérou

Huaraz, pour moi, c’est LA ville parfaite. Un climat agréable, des paysages hallucinants, un coût de vie modique, des commerces diversifiés, une vie nocturne animée… L’endroit n’est ni trop grand et chaotique, comme Lima, ni trop petit et monotone, comme Huallanca. On y trouve tout ce que l’on a de besoin pour vivre heureux et satisfait. Et pour les amateurs d’aventures et de plein air, il n’y a pas meilleur endroit. Seule l'architecture laisse à désirer, vestige du séisme de 1970 qui a fait plus de 10 000 morts et a ravagé le paysage urbain.

Je suis arrivée à Huaraz durant le Carnaval, fête de délire et de débauche. À Huallanca, on le célèbre en accrochant dans la plaza, à la vue de tous, une poupée sosie et une pancarte racontant la vie (surtout amoureuse) de quelques malchanceux qui feront l’objet des potins villageois durant les prochaines semaines. Comme dans tout le pays, les jeunes s’amusent à se lancer de l'eau par la fenêtre et dans les rues. Justement quand j’étais en train de raconter à un chauffeur de taxi que je n’avais pas encore été mouillée **!SPLAF!** j’ai reçu par la fenêtre ouverte du véhicule un ballon d’eau en plein visage. Quelques heures plus tard, n'ayant pu comprendre par-dessus le vrombissement du moteur les cris du chauffeur de mototaxi qui m'ordonnait de fermer la portière ouverte, j'ai encore une fois été victime d'une violente attaque aqueuse.

Le Carnaval de Huaraz est un événement d’ampleur. Durant martes guerra, personne ne sort de sa maison sauf pour mouiller. Tous les commerces ferment leur porte et les véhicules disparaissent de la rue. En gang, les gens sortent avec leurs fusils d’eau et leurs seaux de peinture et d’huile pour attaquer tout être sur leur chemin. À moins d’être prêt pour une guerre sale, vaut mieux rester chez soi. D'esprit peu belliqueux, je préfère observer les Viudas (veuves), ces hommes déguisés en femmes avec des masques grotesques, qui déambulent dans la rue à la poursuite de garçons peureux qui se feront embrasser, cajoler et battre. Quand arrivent ces personnages fous, tous les hommes s'enfuient terrorisés… et moi je meurs de rire.

De loin le plus bel épisode de mon voyage fut la randonnée à la lagune Churup. Avec 3 heures de sommeil et une gueule de bois, mon ami et moi avons parcouru près de 2 km de pentes raides pour arriver à un endroit réellement magique. Une étendue d’eau cristalline à 4450 mètres d’altitude, Churup est un joyau naturel enchanté et quasi intact, dont la beauté a rapidement chassé l'intoxication et la somnolence de nos corps. Après une nuit de camping au pied du glacier, nous nous sommes réveillés dans la brume matinale, reposés, émerveillés, au milieu d’un paysage divin.

Mon excursion dans le Callejón de Huaylas, ce long corridor naturel parsemé de villages coquets, a également été mémorable. Les trois principaux attraits, Carhuaz, Yungay et Caraz, ressemblent à des versions plus petites et champêtres de Huaraz.

Moins jolie que Churup, la lagune Llanganuco, dressée au-dessus de Yungay, au creux d'une faille profonde entre les pans de la Cordillère Blanche, est d’une couleur turquoise irréelle et entourée d'impressionnants queñuales, ces arbres andins résistants au froid et à l'altitude qui me rappellent les mains noueuses des vieillards de Huallanca.

À Caraz, les ruines de Tumshukaiko, datant du 2è siècle a.v. J-C., s'élèvent au milieu d’un paysage de cactus et de montagnes. Dans ce site archéologique étrangement solitaire, dépourvu d'enseignes, sans la moindre trace de visiteurs, j'ai senti un léger frisson d'angoisse en parcourant seule les tunnels sombres et silencieux de la cité inhabitée.

J’aurais tellement aimé faire partie d'un projet de SUCO à Huaraz. Si un jour je décide de m’établir au Pérou, c’est là que j’irai. Mais ne vous inquiétez point chers amis Canadiens, pour l'instant Montréal est toujours ma ville de prédilection.

dimanche 3 février 2008

Les hauts et bas du travail quotidien

La grève du centre de santé est enfin levée. Moi, j'ai célébré la nouvelle avec joie et soulagement, mais pour mes collègues, c'était la panique totale. Après des semaines de "repos payé" (et oui, les employés de l'État continuent de recevoir leur salaire même en grève!), le travail s'était accumulé et les rapports à remettre aussi. Il faut dire qu'ils ont eu amplement de temps pour tout faire, mais avec le Dr. Tito parti tout un mois, ils ont préféré potiner et boire que labourer. Les "dueñas" (propriétaires) du centre ont également imposé de nouveaux règlements de travail : leur usage exclusif d'un des deux ordinateurs achetés par SUCO, l'interdiction de laisser entrer tout autre que les employés du Centre de santé (par exemple, ceux de ADRA ou de la mine, qui sont pourtant des partenaires de travail) et le port obligatoire des uniformes officiels. Par conséquent, l'atmosphère de travail est maintenant beaucoup plus tendue. Entre autres, les différences entre nombrados et contratados sont de plus en plus prononcées. Durant la grève, les contratados soignaient des patients en cachette tandis que les nombrados partaient avec l'ambulance pour faire la fête dans le village voisin. En revanche, maintenant que le travail a repris, les nombrados ne permettent pas l'usage du véhicule pour les sorties en communauté à moins d'une cotisation pour l'essence. Quand j'ai refusé d'utiliser mon budget pour couvrir les coûts, on racontait par la suite que, mesquine, j'utilisais l'argent de SUCO pour voyager à Cuzco mais que je ne pouvais même pas contribuer 20 soles à l'essence. Je crois déjà avoir mentionné mon aversion pour les potins et les potineux qui, malheureusement, abondent à Huallanca.

Heureusement, mon second mandat de travail s'avère passionnant. À chaque visite en communauté rurale, endroits isolés généralement accessibles seulement à pied ou à cheval, j'ai été accueillie avec chaleur et confiance, malgré mon statut d'étrangère. Après 2 à 4h de marche (ou de trot, si chanceux), au milieu de paysages pittoresques, souvent sous la pluie verglaçante, les habitants nous attendent avec des poignées de main chaleureuses et un dîner chaud. La majorité sont attentifs lorsque je donne mes charlas sur les infections respiratoires et les maladies diarrhéiques, mais certaines communautés sont visiblement plus participatives que d'autres. Les différences individuelles sont également notables : tandis que certains paysans vivent dans des conditions précaires, d'autres ont des enfants grassouillets et bien nourris, une maison propre et moderne et beaucoup d'animaux. L'éducation, mais également la motivation personnelle, y sont pour beaucoup. Je ne regrette pas de ne pas avoir fait le Chemin Inca jusqu'à Machu Picchu ; tout près de Huallanca il y a au moins deux chemins incas que j'ai déjà parcourus et dont les paysages rivalisent sûrement ceux du sentier plus connu.

En communauté, je suis toujours accompagnée de l'équipe du projet de nutrition financé par la compagnie minière japonaise Santa Luisa. J'ai ainsi découvert qu'il y a peu de secteurs dans lesquels les mines ne sont pas impliquées. Santé, éducation, agriculture, environnement... Dans les communautés rurales de Huallanca, après avoir construit des écoles, semé des pâturages et creusé des puits, la mine fournit maintenant matériaux, personnel et ateliers de formation dans le cadre du projet de nutrition. Cette aide intégrale est certes louable d'un certain point de vue, mais rend la mine encore plus indispensable pour le Pérou et les Péruviens, celle-ci étant devenu un acteur non seulement économique, mais aussi politique et social. Curieusement, si l'on demande ici à un élève du secondaire ce qu'il veut faire plus tard, au lieu de "docteur", "avocat" ou "professeur", on recevra plutôt comme réponse "ingénieur des systèmes", "ingénieur de procédés chimiques", "ingénieur de l'environnement" ou encore "ingénieur de machinerie lourde"... tous des métiers bien payés dans les mines. Vous ne saviez pas qu'on pouvait être ingénieur de toutes ces choses? Moi non plus. Mais les enfants de Huallanca, eux, si. Et le plus triste, c'est qu'ils finiront tous par travailler pour les transnationaux qui accaparent une portion croissante de la main-d'oeuvre nationale. Entre les fonctions publiques à salaire minable et les rarissimes postes au sein de sociétés privées péruviennes, pas difficile de comprendre pourquoi tant de jeunes éduqués optent pour la paye élevée, les bonis généreux, les promotions régulières, la sécurité d'emploi, l'assurance complète et les facilités d'embauche pour la parenté qu'offrent les minières. Ainsi, le potentiel du pays, plutôt que d'oeuvrer pour le développement du Pérou, travaille pour remplir les poches des patrons étrangers. J'ai un ami qui, justement, est pris dans un combat interne entre la poursuite de ses objectifs de carrière et la commodité de son travail à Antamina, une des plus grandes entreprises minières au pays... une canadienne en plus! En l'écoutant raisonner, je comprends bien que son dilemme n'est pas facile à résoudre, mais je me demande quand même, amèrement, combien de mineurs ont abandonné leurs rêves pour pouvoir porter leur casque blanc et conduire leur camionnette Tucson.