mercredi 26 décembre 2007

En el Ombligo del Mundo

Cuzco m'a éblouie. Je m'attendais à un petit village joli, ennuyant et trop touristique. Je l'ai trouvé riche et vibrante. Le centre-ville est d'une beauté qui évoque (et rivalise presque) les capitales européennes. Les Espagnols, malgré leur pillage impardonnable des constructions incas et pré-incas, avaient quand même un don pour l'aménagement urbain. Sous le soleil et le ciel azur, il n'y a rien de plus agréable que de se promener dans la Plaza de Armas et les petites ruelles pavées de pierres... sauf quand on se fait assaillir par des vendeurs ambulants aboyant des formules anglaises apprises par coeur. C'est ainsi que m'a abordée Raúl, un jeune artiste de cartes postales qui a offert d'être mon guide... et mon petit ami! 1er hic : il avait 16 ans. 2è hic : je partais l'après-midi même pour Puno. 3è hic : je partais dans trois mois pour le Canada. Mais ces obstacles ne semblaient pas le déranger. ¡Relación a distancia! Euh... non. ¡Enamorados por algunas horas! (Copain-copine pour quelques heures) Euh... non plus.

Le contraste centre-périphérie accentue la modernité et l'esthétique du noyau urbain - d'où sortent peu de touristes - et l'indigence des quartiers marginaux, situés en hauteur. Quoique sales et négligés, les barrios populares sont, à mes yeux, bien plus attrayants que les havres touristiques, puisqu'ils ont une authencité inaltérée et sont bien plus remplis de vie, c'est-à-dire d'enfants qui courent, de vieillards qui jasent, de commerçants qui marchandent. Comme à Lima, les gens (dont les parents de mon prétendant Raúl) sont descendus des communautés avoisinantes pour gagner leur vie dans des conditions plutôt difficiles, mais ont su y développer leur style de vie propre.

Les endroits intéressants à explorer ne se limitent pas à la ville même. Dans les villages de la Vallée Sacrée à moins d'une heure en voiture, des ruines, des forteresses, des constructions hydrauliques et une variété de sites incas et pré-incas attendent les amateurs d'histoire et d'archéologie. Le plus intriguant, c'est que dans la même région, chaque site est unique. Les Incas avaient apparemment le souci d'être originaux dans chacune de leur construction.

Tout le monde m'avait dit que Cuzco était cher. Certes, les sites touristiques coûtent un bras, mais le logement et la nourriture ne sont dispendieux que pour ceux qui ne se donnent pas la peine de chercher plus loin. Par exemple, à Aguas Calientes (village près de Machu Picchu) au 2è étage du marché central, des cuisines ouvertes offrent d'excellents plats de la région à prix modiques, mais les touristes évitent l'endroit parce que l'entrée est peu attrayante et légèrement sale. Quant aux hôtels, il suffit de s'aventurer un peu plus loin de la plaza pour en découvrir des abordables. À Cuzco, on trouve des restos à 30 soles le plat mais aussi à 1,50 soles et des hôtels à 70 soles par nuit comme à 8 soles, de qualité semblable. Il s'agit d'explorer un peu, mais surtout de demander aux locaux qui ne peuvent se permettre le luxe des voyageurs. D'ailleurs, je n'ai jamais compris comment quelqu'un pouvait être attiré par les endroits clairement bricolés pour les touristes (est-ce que le nom "Restaurant Turístico" vous ouvre l'appétit?). Mieux vaut rester à la maison si, même en voyage, on n'ose pas sortir de sa zone de confort pour vivre une réalité culturelle autre mais authentique.

dimanche 23 décembre 2007

Visite d'une Merveille du Monde

J'y suis entrée par un beau matin ensoleillé dans ce lieu enchanteur dont l'image idyllique a été maintes fois reproduite sur les murs des agences de voyage. À tout moment en me promenant sur le Chemin Inca, je m'attendais à ce que Tao et son perroquet Pichu sortent d'entre les arbres pour m'emmener à l'aventure, mais ce sont plutôt des gringos qui me sont apparus. Des Québécois même. Et deux Français, avec lesquels j'ai fini par passer la veille de Noël calant un Pisco Sour et savourant une délicieuse fondue au fromage andin, avant d'entrer dans une discothèque clairement touristique juste à temps pour le Happy Hour.

Ce soir-là, j'ai vu un Étasunien soûl, penché par-dessus le balcon, jetant des pièces de monnaie à des gamins pauvres qui faisaient exploser des pétards dans la plaza. On aurait dit une scène dans un zoo, où le visiteur niais lance des miettes de pain aux animaux affamés. Le gringo, lui, trouvait ça bien amusant. Puis, pour témoigner de sa très grande intelligence, il a décidé de lancer sa bouteille de bière aussi. Paf! "You know you could have smashed somebody's head," lui ai-je dit furieusement. "Hehe... bang!" m'a-t-il répondu avec un sourire idiot, comme seuls les touristes ivres savent afficher.

Mais revenons à Machu Picchu. Ç'aurait pu être mille fois plus magique s'il y avait eu moins de touristes, plus de temps pour une montée à pied, moins de structures modernes construites pour accueillir les visiteurs, plus de signes d'antiquité plutôt qu'une restauration impeccable... Il faisait très beau ce jour-là, mais j'aurais presque préféré plus de nuages pour ajouter à l'ambiance mystique. Malgré tout, la "merveille" est tout de même merveilleuse. Un endroit qui sort tout droit d'un rêve ou d'un livre de fantaisie. En fait, le site m'a beaucoup rappelé Gondor du Seigneur des Anneaux, avec une touche de Emperor's New Groove. J'ai particulièrement apprécié la présence des lamas broutant au milieu des ruines.

Ce qui rend les anciennes civilisations si charmantes, d'après moi, c'est leur usage du symbolisme. Chacun des oeuvres a une signification, une figuration, une abstraction. Ces peuples se sont donnés la peine d'être créatifs et minutieux et de donner un sens à ses oeuvres. Grand contraste avec nos blocs de béton modernes dont la beauté se mesure par mètres de hauteur et au dollar l'unité. Il me semble que les travaux des Anciens étaient davantage motivés par des idéaux que par le gain, tandis qu'aujourd'hui le pragmatique et le pécunaire ont remplacé l'inspiration exaltée. Bien que j'apprécie les constructions du passé, elles me rendent toujours un peu triste, puisque je me dis, en les admirant, que jamais plus on ne réussira à rivaliser leur splendeur.

jeudi 6 décembre 2007

Mon petit monde fascinant

Ce pueblo andin me fascine. Tant de choses qui me surprennent. Je vous donne un petit topo pour que vous puissiez mieux vous imaginer ma réalité quotidienne.

À défaut de divertissements, les gens s'occupent à potiner. J'y suis moi-même victime. Il y a beaucoup d'alcooliques. Tous les hommes trompent leur femme, et plusieurs de celles-ci trompent également leur mari. Dans l'unique discothèque du village travaillent des jeunes de 10 ans, qui se déplacent entre les danseurs pour ramasser les bouteilles vides ou cassées et pour nettoyer le plancher. Les prostituées, qui chargent 30 nuevos soles (10 dollars) par nuit, attendent près des hôtels. Étonnament, la moitié de leur clientèle est constituée de jeunes garçons de 14 ans qui, victimes de pression sociale de la part de leurs amis et leurs frères aînés, s'initient précocement au sexe. Dans les rues, à côté des piétons, se promènent les chiens errants et enragés, avec les cochons, les poules et les moutons. 30% des adolescentes sont enceintes. Dans la maison, les enfants de 2 à 7 ans regardent des films violents ou d'horreur. On traite les animaux domestiques comment des microbes, des monstres ou des esclaves. Les enfants aux yeux et cheveux pâles sont ceux qui souffrent de malnutrition. Le machismo est un problème de taille, mais bizarrement, le coiffeur du village est un étranger homosexuel qui se nomme Paola et qui a plus d'amis que la moyenne des gens. Parfois les huallanquinos m'enragent, mais la plupart du temps je les adore.

Dernièrement, j'ai vécu une expérience quelque peu traumatisante. Un blogue public n'est pas l'endroit idéal pour partager une telle histoire, alors si vous voulez en savoir plus, écrivez-moi un message personnel. Par contre, je peux vous raconter que maintenant je connais mieux le système juridique du Pérou. De plus, je comprends enfin ce que sont le stress post-traumatique, la peur de dénoncer et le découragement face à la bureaucratie.

J'ai également découvert que le concept de confidentialité n'existe pas ici, où les consultations avec les experts (légaux, médicaux, etc.) se font à porte ouverte et les affaires personnelles sont exposées au grand public. Cette négligence de la vie privée m'a permis d'assister à l'accouchement d'une femme d'âge mûr, expérience qui m'a fait voir la superfluité de plusieurs de nos procédés médicaux modernes qui ne sont que le produit de notre lâcheté face à la souffrance. Ayant assisté à la naissance de ma soeur au Canada, je peux vous assurer que le déroulement est bien différent. Plutôt que de rester au lit longtemps avant et après l'accouchement, d'être tenue par la main et injectée d'analgésique, la femme enceinte ici est debout quelques minutes pré et post délivrance et donne le jour de façon beaucoup plus solitaire et naturelle, sans bidules, sans artifices. Je suis maintenant convaincue que je veux enfanter sans épidural avec l'assistance d'une sage femme.

mercredi 21 novembre 2007

Jackie Chan au Pérou

C'est fou le nombre de fois où Jackie Chan s'est glissé dans mes pensées dernièrement. En route vers Trujillo, un jeune dans l'autobus m'a dit que je ressemblais à Jackie Chan. Ici à Chiclayo, j'ai passé devant un Chifa Jackie Chan. Il y a quelque temps, un type de La Unión, ville de Huánuco à une demie heure de Huallanca, m'a dit que si j'avais su pratiquer les arts martiaux comme son héros Jackie Chan, j'aurais été la femme parfaite pour lui. (J'étais contente de ne pas l'être.) Je ne crois pas que l'acteur hongkongais et moi ayons tant en commun, mais lorsqu'on est confronté à l'inconnu, on a tendance à s'accrocher à la référence culturelle qui nous est la plus familière. Dans mon cas, cela veut dire que je continuerai à me faire comparer à toutes sortes de figures asiatiques stéréotypiques : Jackie Chan, Bruce Lee et Jet Li ; Keiko, la fille de Fujimori ; Song Juh, personnage principal du populaire téléroman coréen Escalera al Cielo... Je me suis habituée à l'attention, mais je continue d'être surprise lorsqu'on est davantage fasciné par la china que la gringa. Gail, à son arrivée, me l'a bien dit : "Sophie, personne ne me regarde, tout le monde te regarde." L'empire chinois serait-il à veille d'éclipser l'empire américain...?

Cette fois-ci, mes vacances ont consisté surtout de plages et de musées. Avec Gail, je me suis promenée dans la belle plaza de Trujillo, entourée de jolis immeubles coloniaux et de commerces éclectiques. J'ai bien aimé la Ciudad de la Eterna Primavera, surtout pour son centre-ville aux rues piétonnes et son climat doux.

Non loin de là Chan Chan, l'impressionnant site archéologique pré-Inca aux citadelles en briques d'adobe et aux motifs maritimes. Cette cité argileuse de la civilisation Chimú me rappelait les nombreux villages sablonneux que j'avais aperçues lors de mes traversées dans la costa aride - sauf qu'on prend bien moins soin de ces "civilisations" désertiques modernes. C'est qu'elles ne rapportent pas autant que les anciennes, qui attirent beaucoup plus de touristes.

Puis Huanchaco, station balnéaire touristique. Je ne suis pas une fille de plage, mais j'ai bien aimé mes petites heures de paresse sous le soleil printanier. Dommage que l'eau était glaçante et pleine de cailloux. Sauf pour les hippies et les surfers au bord de la plage, la ville elle-même était complètement morte et me faisait penser à une version placide du Maroc.

Enfin Chiclayo. On m'avait conseillé de ne pas y aller. C'est vrai que comparé à Trujillo, connu pour sa propreté, Chiclayo paraît bien chaotique et désordonné. Mais moi j'adore la bulla (vacarme). Du moins temporairement. À quelques minutes de là, Lambeyeque, berceau d'une autre civilisation pré-Inca, m'a davantage impressionné pour son peuple sympathique que son fameux musée Tumbas Reales. Il va s'en dire qu'on n'a pas cessé, tout au long de mes voyages, de me rappeler les origines que je partage avec mon pote Jackie Chan. Je pense que j'en ferai bientôt des cauchemars.

dimanche 11 novembre 2007

Boulot

La grève du Centro de Salud, qui se poursuit depuis le 23 octobre, me convient et m’exaspère en même temps. Assise avec les autres employés sous le soleil étonnamment persistant des derniers jours, je sens pourrir mon corps et mon cerveau à ne rien faire. Parfois je m’ennuie désespérément et d’autres fois, je suis bien contente de socialiser avec mes collègues. Je sens maintenant que je fais réellement partie de l’équipe et que la confiance qu’on m’accorde augmente progressivement.

Parlons un peu de mes compagnons de travail. Je m’entends super bien avec la grande majorité d’entre eux, mais après un mois et demi à Huallanca, j’ai réussi à mieux décoder les rôles et les personnalités de chacun.

La personne que je fréquente le plus, c’est Émilie. Travaillante, sociable et habile, c’est une leader naturelle vers qui tout le monde se tourne pour résoudre un problème, raconter une blague ou partager un potin juteux. Ayant sa maison à elle et sachant garder des secrets, c’est la personne ressource de tous.





La personne avec qui je m’entends le mieux dans le Centre de santé, c’est Gustavo, l’odontologue. Jovial, blagueur et franc parleur, il me fait rire et m’inspire confiance. Ensuite il y a Danivia, l’obstétricienne serumista (résidente) avec qui je travaille au colegio et qui me paraissait d’abord froide et arrogante, mais qui me plaît beaucoup maintenant. Bien loquace et animée, elle aime les mini jupes, rire et danser.

Son chef, Martín, l’obstétricien clown du Centro, est un homme marié avec une fille de 3 ans, qui agit comme s’il était un jeune adolescent célibataire. Son sujet de conversation préféré : le sexe. L’épouse de celui-ci, Mariza, est une femme travaillante et ambitieuse, qui paraît douce à la surface mais est vite à juger les gens.

Le Dr. Tito, chef du Centro, est un homme bien sérieux et formel, qui adore diriger et faire sentir son autorité. Quelque peu arrogant, il garde toujours une distance froide avec ses subordonnés. En revanche, le docteur serumista Luis, quoiqu’il tente de s’imposer, n’a ni le respect ni l’affection de ses collègues. Tous se plaignent de sa couardise et sa prétention.

L’autre Luis, laboratoriste, aime bien boire, fêter et blaguer. Il est souvent accompagné de Michel, un alcoolique timide mais talentueux, ainsi que de Walter, qui ressemble à Tao des Cités d’Or et dont la rudesse me désespère.

Je m’entends très bien avec Mirian, une fille douce et affectueuse, Hermelinda, la nutritionniste hyperactive et comique, ainsi que Antonia, une infirmière jeune et belle, mais également sympathique et intelligente. Je parle peu avec Carla, Ana et Ester, trois techniciennes infirmières, mais elles me paraissent plutôt gentilles. Par contre, Nancy et Violeta, deux femmes qui aiment se mettre le nez dans les affaires de tout le monde, sont beaucoup moins aimables.

Pour bien comprendre la dynamique de travail dans le Centro de Salud, il faut d’abord faire la différence entre les nombrados et les contratados. Les premiers sont ceux qui bénéficient d’un emploi stable, 6 heures de travail par jour et 5 jours de vacances par mois. Les derniers sont les travailleurs à contrat qui font plus d’heures et ne jouissent pas de la sécurité de travail comme leurs collègues. Ainsi, quand vient le temps de travailler la prévention et les programmes de promotion de la santé, les nombrados sont souvent les moins enthousiastes, refusant de travailler en dehors de leurs heures de travail et de s’adonner à des tâches supplémentaires.

Supposément, la mission du Centro est d’abord de faire la prévention et d’ensuite se charger des aspects curatifs. Mais en pratique, c’est tout le contraire. Chaque employé est en charge d’un secteur urbain et un secteur rural et doit faire des visites régulières pour suivre l’état de santé des familles et pour donner des charlas de prévention. Mais sans la pression et les constants rappels de la part d’Émilie, les sectoristas ne savent prendre l’initiative et abandonnent leur secteur au profit de leur travail curatif dans le centre.

Le chef du centre, Dr. Tito, qui devrait orienter son équipe dans la bonne direction, voyage souvent entre Huallanca et Lima et n’est presque jamais présent. Le Dr. Luis, qui est en charge du dossier prévention, est trop occupé à se regarder le nombril. Mariza, l’infirmière en chef qui prend en charge toutes les fonctions du docteur lorsqu’il est en voyage, bien que motivée, n’a pas le temps de se dévouer à la prévention. Qui reste-il donc? Émilie, Hermelinda et moi, qui nous impliquons dans tout, qui poussons dans le dos de tous, qui nous désespérons parfois du manque de volonté.

mercredi 24 octobre 2007

Mes premières vacances dans le désert

Mes vacances tirent à leur fin. Après avoir été malade pendant plusieurs semaines (je ne sais toujours pas ce que j'avais, probablement une intoxication alimentaire), je suis partie avec Émilie et son chum Hugo à Huaraz puis à Ica, une région dévastée par le récent tremblement de terre.

Nous sommes restés surtout à Huacachina, Oasis de América, havre de touristes gringos mais étrangement vide dimanche dernier, jour du Censos (recensement) et de la inmovilidad nacional (immobilité nationale). Au milieu d'un désert impressionnant, nous avons côtoyé Israéliens, Italiens et Irelandais dans les promenades en buggy (espèce de véhicules safari qui filent à toute allure dans les dunes) et dans les bodegas (caves à vin) où on s'est régalé de vins sucrés, de liqueurs locales et de Pisco. Puis, après une nuit bien courte, le lendemain d'un concert du groupe de cumbia péruvien Super Caliente, nous nous sommes installés dans un petit avion à 3 passagers pour voir les fameuses lignes de Nazca. Éprise d'un léger mal de coeur, j'ai bien tripé quand le pilote m'a cédé le volant de l'avion. Pas facile piloter.

Nous n'avons pas eu beaucoup de temps pour visiter Ica, une ville chaotique, bien cicatrisée par le séisme. Partout, églises, immeubles, maisons effondrés. Mais on voit peu de chantiers de construction, encore moins dans les zones où le besoin est le plus flagrant, c'est-à-dire là où les gens vivent dans des huttes en brique, paille et carton. La reconstruction ne semble pas être une priorité du gouvernement, qui prétend amasser les fonds avant de lancer les grands projets à la fin de l'année (combien de dollars se retrouveront dans les poches des politiciens?).

La cerise sur le gâteau : le climat de Ica. Chaud, sec, ensoleillé. J'aime bien Huallanca, mais l'humeur ne reste pas indifférent au froid et à la pluie. J'y retourne demain matin, prête à me remettre au travail.

lundi 8 octobre 2007

J'admire et on m'admire

Ma première visite al campo! J’ai déjà écrit un texte intitulé « Les plus beaux paysages que j’ai jamais vus » alors il a fallu changer de titre, mais ceux que je viens de voir rivalisent bien les précédents.

Chiuruco est une petite communauté de 45 familles, surtout agricoles mais de plus en plus minières, située à une altitude de 4 200 mètres, à moins d’une heure en moto de Huallanca. Assise derrière Agustín, agronome de SUCO, j’ai pleinement apprécié ma première promenade à deux roues motorisées. Après un spectacle éblouissant de plaines et de montagnes, nous avons poursuivi notre chemin à pied, puis à cheval, jusqu’à la maison de Enrique, autre agronome de SUCO. Moi qui pensais être en forme, j’ai bien vite découvert que mon système cardiovasculaire fait pitié à côté de celui des locaux. 10 pas. Pause. 7 pas. Pause. 3 pas. Pause. Aïe.

Le plus grand problème actuel des agriculteurs de la communauté, c’est la pénurie d’eau. Il n’y a pas eu de pluie à Chiuruco depuis le mois de mai. Normalement, les pluies arrivent en septembre, mais depuis un mois les champs s’assèchent et le bétail s’affame. Chez Enrique, sa femme Luz nous a préparé un plat de riz, patates et lapin sauvage, avec thé à la camomille. Une demie heure plus tard, chez une autre famille, la abuelita nous a offert une soupe bœuf et nouilles. J’étais tellement pleine que je me sentais légèrement nauséeuse. Mais je ne pouvais refuser. C’est la première fois en deux ans que je mange de la chair animale (deux portions par surcroît!). Quand on se fait offrir de la nourriture des comuneros qui peinent à vivre de leurs terres, sans revenu fixe, sans électricité, avec comme seule source de protéines leur bétail et leur cuyes (cochons d’Inde) qui se promènent librement sur le plancher de la cuisine, difficile de dire « non merci, je ne veux pas de votre viande que vous m’offrez si généreusement. » Vous savez combien le végétarisme me tient à cœur. De telles expériences ne font que renforcer ma conviction que la consommation de viande au Canada est un tort injustifiable.

J’ai terminé une semaine de présentations au secondaire. Ce fut une expérience, disons, intéressante. J’ai eu des classes fantastiques avec des étudiants très attentifs et motivés, mais également des classes chaotiques et peu participatives. Dans l’ensemble, le bilan est positif et j’ai hâte de recommencer.

Seul hic : les hormones juvéniles! Un jeune m’a demandé si j’étais de la famille de Fujimori, un autre a voulu prendre une photo avec moi et plusieurs ont demandé que je parle de la Chine plutôt que du thème principal. « Ha llegado mi corazón » (Mon cœur est arrivé), « Estoy enamorado » (Je suis en amour), « Al verte subo al cielo » (Je suis au ciel en te voyant) sont des commentaires récurrents. Tout haut, sans gêne, devant toute la classe! Maintenant qu’ils me connaissent, les garçons ont pris l’habitude de me siffler dans les couloirs du collège comme dans la rue. Vous vous doutez bien que ça me met mal à l'aise. Surtout quand presque tous les hommes du village agissent de la même façon. Et comment suis-je sensée réagir à cette attention gênante et indésirable? Des conseils???

dimanche 23 septembre 2007

Et l'aventure commence!

De retour de Huaraz. J’avoue que ça fait du bien de se reposer un peu et de pouvoir sortir dehors sans veste! J’en ai profité pour faire une razzia du supermarché, manger au restaurant et jouir de la vie nocturne en compagnie d’Émilie.

Récemment, j’ai eu ma première petite aventure à l’extérieur du pueblo. Hermelinda, nutritionniste, et Ivan, agronome – deux nouveaux employés du Centro – étaient allés al campo mais n’étaient pas revenus avec la dernière combi de la journée. Une mission de secours constituée de trois braves héros s’est donc mise en place : Dani, la sage-femme du Centro, Luis, docteur serumista (résident), et Sophie, la nouvelle practicante (stagiaire). Dans la vieille ambulance du Centro qui fait un bruit terrible, nous avons emprunté le chemin de cailloux qui nous amenait vers les communautés lointaines, à la recherche de nos deux collègues abandonnés. La route étroite, comme toujours bordée de murailles ou de précipices, passait par des paysages que je supposais magnifiques mais que je ne voyais pas très bien dans l’obscurité. Quel effet de se promener ainsi dans les montagnes à la tombée du jour, les collines géantes laissant à peine entrevoir le ciel, la rivière ruisselant à notre côté et les quelques autobus de nuit passant dans le sens inverse, sur le même chemin trop étroit pour deux véhicules! La possibilité d’une collision à chaque tournant. Des éclats de lumière qui effrayaient le Dr. Luis qui redoutait une attaque par une mancha (gang) de cambrioleurs. Un canyon splendide entre trois pans de pierre. Des maisonnettes éclairées au feu dans les cerros. Un pont si étroit et sans garde-fou (construit par une compagnie minière qui, bien sûr, se fiche de la sécurité des populations qui génèrent ses profits). Toute excitée, j’étais retournée en enfance quand, avide d’aventure et de risques, on partait explorer les bois au milieu de la nuit ou on se racontait des histoires d’horreur pour le "trip" de sentir des frissons dans la nuque. Sauf que cette fois-ci, les dangers étaient réels (tomber dans le ravin, se faire voler, tomber en panne, par exemple). Entassée entre Luis y Dani dans la banquette avant de l’ambulance, j’ai eu chaud pour la première fois depuis que je suis arrivée à Huallanca. Puis, lorsque nous nous demandions justement si les quelques litres d’essence qui restaient nous suffiraient pour le retour, les phares se sont arrêtés sur deux silhouettes. ¡Salvación!, se lisait sur le visage des rescapés qui avaient marché 5 heures déjà et n’espéraient arriver à destination qu’au milieu de la nuit. Ce genre de choses arrivent souvent, m'a-t-on dit. En tout cas, j'ai vraiment hâte de partir à mon tour en communauté et de me perdre ainsi dans les montagnes de Huallanca!

Autre événement intéressant des derniers jours : le reinado. Organisé par les trois écoles de Huallanca, c’est un événement annuel où des fillettes se font voter reine de leur école, sont maquillées, habillées et exposées dans le Coliseo, puis s’assoient sur un trône en haut d’un char qui défile dans les rues, jetant des bonbons aux masses d’enfants entassés sur les trottoirs. C’était un peu pathétique et je n’en ai pas compris la signification, mais au moins le spectacle de danse traditionnelle était intéressant.

Et j’ai enfin franchi la première étape, la plus difficile, celle que je redoutais tant. Chaque jour de la semaine, en compagnie de Dani, j’ai visité le colegio pour coordonner les thèmes et l’horaire des charlas avec les tuteurs et leurs élèves. Chaque fois que je me suis présentée maladroitement devant les jeunes, je sentais la curiosité et l’excitation palpiter dans l’air (après tout, ils n’ont pas souvent l’occasion de parler de sexualité, avec une étrangère en plus). Ma nervosité s’est peu à peu dissipée et je sens que je vais bien m’amuser avec les jeunes. La première présentation commence demain soir. Le thème : Mitos sobre la sexualidad (Mythes sur la sexualité).

vendredi 21 septembre 2007

Les mines me minent

Bien que je sois la nouvelle curiosité du village, la plupart des gens que j’ai rencontrés jusqu’à maintenant sont très sympathiques envers moi. On pense sûrement que je suis timide parce que je parle très peu, mais c’est plutôt à cause d’un manque de confiance en espagnol. Je m’inquiète de ne pas être plus sociable avec les gens et plus efficace dans mon travail à cause de ce blocage linguistique. Mais hier soir, lors du party de bienvenue chez Émilie, j’ai réussi à me débloquer un peu et ça m’a beaucoup remonté le moral.

Tous les collègues et certains amis étaient invités. Avec musique de fond, assis sur les divans de la grande maison d’Émilie, on a parlé des régions du Pérou, des histoires de voyages en moto dans les communautés (oui, moi aussi je vais apprendre à faire de la moto!) et de la vie à Huallanca. On buvait à la péruvienne, c’est-à-dire tour à tour avec le même verre, chacun prenant une gorgée de bière et vidant la mousse dans un bol à terre puis passant le verre et la bouteille au prochain. Je n'ai jamais été amatrice de la bière, mais puisque c'est tout ce que l'on semble boire ici, j'ai résolu de me familiariser avec les marques et les rites associés à sa consommation. Première leçon d'Émilie : les bières péruviennes varient en popularité, dépendant de la région - Pilsen au Nord, Cusqueña dans la costa, Cristal dans la sierra. Heureusement, le Pérou a aussi ses vins et ses liqueurs, notamment les vins sucrés et le Pisco de la région d'Ica, qui sont beaucoup plus susceptibles de conquérir ma faveur.

À la fin de la soirée (l’alcool monte vite au cerveau à cette altitude!), ma langue s’est déliée et j’ai pu parler et blaguer un peu plus aisément. Et je crois avoir trouvé la clé du succès d’Émilie : son enamorado péruvien. Avoir un chum avec qui converser tous les jours a sûrement contribué à son intégration linguistique et culturelle. (Non pas que je veuille m’en trouver un! Un(e) ami(e) proche suffirait).

Pour ce qui est de la nourriture, disons que mes choix sont limités. Les aliments sont peu variés, les restaurants médiocres et les ingrédients non traditionnels difficiles à trouver. Le marché vend plusieurs fruits et légumes, mais les gens en achètent peu. On me raconte que les habitants se permettent de dépenser pour les fêtes, l’alcool et les téléviseurs, mais pas pour une bonne alimentation. Huallanca est un peuple d’éleveurs de bétail, mais la viande est exportée à Lima plutôt que consommée, entraînant l’anémie et la malnutrition, faute de sources alternatives de fer et de protéines.

Mais je survis en préparant mes repas chez moi. À part le gros mal de tête que j’ai eu avant-hier (une infusion de coca a été très efficace), un essoufflement plus rapide et un sommeil perturbé par des réveils chaque heure, je ne ressens pas d’autres effets de l’altitude. Parfois le soleil tape fort et mes yeux piquent un peu, mais ce qui me dérange le plus c’est le fait que l’air n’est pas aussi pur que je l’avais imaginé. Même à 3 500 mètres, avec des montagnes à perte de vue, dans un pueblo de 5 000 personnes, on sent la pollution. Les deux dernières nuits, je me suis réveillée avec une odeur de gaz si forte que je m’imaginais une fuite dans la maison. Mais apparemment, ça vient des mines qui entourent Huallanca. C’est dans les mines que l’argent du pays réside, m’avait dit Meche, qui est partie hier après-midi.

« On peut bien détester les compagnies minières canadiennes, chinoises, australiennes qui exploitent nos ressources naturelles sans partager les profits tout en polluant notre environnement, mais où trouvera-t-on la richesse pour construire et faire prospérer notre pays, sinon dans les mines? Les entreprises se déresponsabilisent. Le gouvernement, qui devrait redistribuer et protéger, s’en lave les mains. Les ONG font un travail disparate et à court terme, souvent sans l’appui ni des autorités ni des populations. La seule solution, c’est l’éducation, l’investissement dans le potentiel des générations futures et l’espoir d'engendrer des individus dédiés qui amèneront le changement social nécessaire. »

mardi 18 septembre 2007

Premières impressions de Huallanca

Trop fatiguée pour apprécier le paysage enchanteur, je suis à peine consciente de notre entrée de plus en plus profonde dans la sierra. Puis, je me réveille juste à temps pour apercevoir un rayon de soleil éclairer le village de Huallanca niché au milieu des montagnes. C’est exactement comme je me l’avais imaginé : emplacement creux dans une vallée, petites maisons modestes, chiens et bétail dans les rues, vue époustouflante.

Dès que je descends, on me regarde avec le même air curieux. Les gens s’arrêtent et m’observent, les véhicules klaxonnent, les enfants s’amusent à deviner ma nationalité : ¡China! ¡Japonesa! ¡No coreana! Il fait soleil, mais on m’avertit des matins et des nuits glaçants. Meche me fait visiter le bureau de SUCO, le Centro de salud (le centre de santé où je vais travailler), le Coliseo cerrado (centre communautaire), la rivière qui traverse le village, un parc pour enfants, l’école secondaire et les deux écoles primaires, les quelques bars et le central électrique d’une mine avoisinante. Nous avons tout le mal du monde à trouver un restaurant qui sert des plats sans viande.

Le soir, je visite la maison dans laquelle je vais habiter. Señora Maria et sa belle-sœur, deux femmes extrêmement gentilles, m’accueillent dans leur grande résidence, qui comporte un petit magasin, une cour intérieure avec beaucoup de plantes, une maisonnette comme salle de bain, plusieurs chiens et chats et de nombreuses pièces. Durant mon premier mois, pour une immersion linguistique et culturelle, je vais vivre avec elles, dans une grande chambre au 2è étage, avec un poêle à ma disposition pour préparer mes repas. C’est parfait pour le début de séjour, mais je déménagerai plus tard dans une chambre plus indépendante.

C’est maintenant le temps pour une réunion avec les employés du Centro. Après le tour de table, nous discutons de mon mandat, mon espace de travail et les activités que je vais organiser. Deux choses me rendent nerveuse : mon niveau d’espagnol qui me semblait adéquat mais paraît maintenant misérable et le thème de grossesses précoces qui sera l’axe central de mon stage. Je m’inquiète de devoir donner des ateliers sur la santé sexuelle en espagnol à des étudiants du secondaire quand je parle mal, je ne suis pas experte sur le sujet et je ne connais pas très bien les tabous à l’égard de la sexualité.

Enfin, je rencontre Émilie, la coopérante qui travaille étroitement avec le Centro. Elle parle avec une telle fluidité et un accent local si authentique que j’en suis éblouie. Parfaitement intégrée dans la communauté qu’elle habite depuis 2 ans, elle a visiblement l’amitié et la confiance des employés de SUCO et du centre, ainsi que de la population. En l’accompagnant à son atelier sur la nutrition dans une classe du soir où participent adultes, enfants et bébés, je m’émerveille devant son talent oratoire et me demande si, en 6 mois, j’atteindrai le même niveau de confort.

dimanche 16 septembre 2007

Les plus beaux paysages que j’ai jamais vus

Adieu la capitale. J’aurais aimé avoir plus de temps pour visiter le vaste territoire liménien et apprendre à connaître les divers districts si différents les uns des autres. Mais de nouvelles terres m’attendent.

Comme Comas, qui a été peuplé par des immigrants il y a deux ou trois générations seulement, les districts limitrophes du nord-ouest de Lima que nous passons dans l’autobus pour Huaraz – soit San Juan de Lurigancho, Carabayllo & Ancón – sont des barrios populares qui ont été récemment construits dans le désert liménien, parmi les cailloux et la poussière. Les ménages les plus aisés vivent dans des maisons en brique ; les moins fortunés dans des gîtes en carton et en paille.

Parmi ces habitations carrées qui poussent comme des cactus jusqu’au sommet des cerros (collines) arides, des Metro (supermarché), des Pizza Hut et des MacDonald’s se dressent en symbole de modernité. Çà et là, on aperçoit des bodegas (dépanneurs) de pièces automobiles, des marchés de fruits et de légumes, et même des parcs d’amusement. Mais ce qui retient mon attention, c’est le Hospital de Solidaridad. Faute d’appui gouvernemental, la municipalité de Lima a décidé d’ouvrir ces hôpitaux populaires, où les patients moins aisés peuvent recevoir des soins de santé pour quelques nuevos soles. La particularité : les unités hospitalières sont en fait des vieux autobus transformés en salles de consultation sur lesquels sont écrits Cardiología, Optometría, Dentista, etc. En guise de salle d’attente, un espace extérieur devant chaque « bus-bâtiment » a été muni de chaises et d’abris. Selon Meche, le service est bon et les files sont courtes.

Plus loin, les vagues du Pacifique viennent s’écraser au pied de fabuleuses montagnes de sable. Entre le bleu de l’océan et le beige des dunes, notre autobus parcourt un chemin sinueux qui nous amène, en passant par des étendues désertes et des champs étonnamment luxuriants, à des pueblos (villages) poussiéreux, érigés au milieu de nulle part, avec des chiens sur les toits, des chifas à volonté et des églises en brique sablonneuse. Quelques-uns ressemblent à des oasis, d’autres à des villages du Sud-Ouest étasunien et d’autres encore à des havres de pêcheurs. Mais tous ont un penchant pour les vieux Volkswagen et les mototaxis. Au lieu de panneaux de bienvenue, les visiteurs sont accueillis par des messages dans le sable, sur le versant des cerros environnants : « Buen viaje » et « Jesus te ama » sont les plus communs.

Puis, la montée commence. À ma droite des précipices vertigineux, à ma gauche des murs de pierre et tout autour des montagnes brunes et grises entourant des vallées verdoyantes. Champs, bétail, maisons de paille, enfants qui jouent dans les ruisseaux, gallinasos (petits condors) qui volent dans le ciel de plus en plus bleu, graffitis politiques à l’appui de candidats régionaux (Álvarez para presidente!). Éblouie par la beauté du paysage, je reste collée le nez à la vitre pendant plusieurs heures, durant lesquelles je vois pour la première fois dans ma vie un vrai épouvantail et des cactus dans leur habitat naturel poussant entre les fissures des rochers.

À mesure que nous montons, la scène change et devient de plus en plus jaunâtre. Nous passons un village féerique d’à peine quelques centaines d’habitants, situé sur le sommet d’une colline. Jusqu’ici, tous les paysans que j’ai vus étaient habillés à l’occidental, mais ici, peut-être à cause de la fanfare qui avait lieu dans la rue (tubas, tambours, costumes), les gens portent des habits traditionnels multicolores. Les enfants sont toujours aussi mignons. Même à travers les fenêtres de l’autobus, on me remarque et on me pointe du doigt.

Enfin, nous arrivons à l’altiplano. Le souffle coupé, je regarde s’étendre les vastes plaines peuplées de ichu (espèce de gazon épais) et de moutons, puis une lagune azure et …wow… les pics de la Cordillera Blanca. Sous les nuages suspendus si bas défilent des steppes beiges avec des cimes enneigées à l’arrière-plan. C’est là-bas, au milieu de cette lointaine et divine sierra que je vais vivre pendant les prochains six mois!

Arrivées à Huaraz, je me promène avec Meche dans les rues achalandées où se côtoient écoliers, mendiants, marchands de vêtements à laine d’alpaca et vendeurs de chiots. Ravagée par un tremblement de terre il y a 30 ans, cette ville touristique à 3 heures de Huallanca s’est reconstruite dans le désordre et le chaos, mais la diversité et l’abondance de ses commerces en font un endroit animé et fascinant. Après une brève tournée, pendant laquelle j’ai eu droit à plusieurs regards curieux et à des ¡mira mira!, ¡oye chinita!, ¡hola bonita!, etc., je me dis que j’y reviendrais sûrement assez souvent.

Demain, nous partons à 6h du matin pour ma destination finale.

vendredi 14 septembre 2007

Adaptation

Je resterai à Lima plus longtemps que prévu. Je devais partir hier mais, à ma demande, Meche (la chargée de projets qui nous forme et nous accompagne) m’a permis de rester jusqu’à lundi matin. Je me suis dit que je n’allais pas avoir la chance de descendre souvent à la capitale, qui est à 8 heures en autobus de Huallanca, et que je devais donc en profiter pendant que j’y suis.

Ariane et moi partageons une chambre d’hôtel dans le quartier central et aisé de Miraflores. Heureusement, nous nous entendons bien et nous avons sensiblement les mêmes préférences quant à la nourriture, la manière de voyager, etc. Nous passons la journée dans le bureau de SUCO à recevoir la formation et pendant la soirée, nous nous promenons dans la ville, explorant les boutiques, les marchés artisanaux et les cafés, sous l’effet somnolant du ciel gris, de l’humidité et du froid transperçant.

Aujourd’hui, Meche et Richard nous ont amenées à Comas, Lima centre et Barranco, trois districts très uniques et très intéressants. Comas, où Ariane va travailler avec un groupe de théâtre de rue, m’a énormément plu, avec sa terre poussiéreuse, une rue principale achalandée et de petites maisons carrées dans les montagnes. Là-bas, dans ce barrio popular du Nord-Ouest que peu de Liméniens veulent visiter, on sent la lutte qui palpite dans l'air, le sol, les rues. Lima centre, avec ses édifices coloniaux, ressemble à une Espagne vieillie, mais encore jolie, qui attire étonnament peu de touristes et se vide le soir. Enfin, le quartier artistique de Barranco offre des sites et événements culturels intéressants pour les jeunes de la classe moyenne.

Même si les plages sont sales et la pollution est étouffante, j’adore le paysage liménien pour ses maisons excentriques et ses immeubles bas. Il y a peu de grands édifices pour cacher le ciel et les quelques appartements et hôtels qui font exception à la règle nuisent considérablement au charme urbain. En revanche, le système de transport me plaît beaucoup moins. Les combis (espèce de mini-bus privés qui remplacent les transports publics inexistants) sont souvent bondées et leurs contrôleurs de billets peuvent être très désagréables. Les taxistes conduisent comme des fous et refusent souvent de t'amener dans les districts lointains. Le réseau de tramway, à moitié terminé sous le premier gouvernement de Garcia, ne fonctionne que dans un district. Dommage qu'il y ait si peu de piétons et de cyclistes, mais tant d'automobilistes qui pratiquent le klaxonnement préventif.

Quant à mon espagnol, j’ai fait pas mal de progrès depuis mon arrivée lundi soir. Je comprends quasiment tout, mais j’ai encore du mal à m’exprimer. C’est à Huallanca que je vais réellement m’améliorer, quand j’aurai à travailler chaque jour en espagnol et que je ne serai plus avec Ariane (on se parle en français et quand on sort c’est habituellement elle qui prend la parole parce qu’elle parle beaucoup mieux que moi).

Et les Péruviens? Je les trouve très sympathiques, mais plutôt calmes et réservés. Ils ne sont pas les latinos extrovertis et éclatants auxquels je m’attendais. Très métissés, ils ont une physionomie bien variée qui correspond souvent à l’image que je me faisais du peuple inca. Les enfants sont vraiment adorables avec des visages d’ange, mais on dirait que les adultes vieillissent rapidement. Malgré cela, il y a des hommes et des femmes d’une beauté exceptionnelle, mystérieuse et mélancolique. Ils doivent être très charmants aussi, parce que chaque jour nous entendons parler de Québécoises qui sont tombées amoureuses de Péruviens et qui ont décidé de rester dans le pays.

Malgré les statistiques, je n’ai pas vu beaucoup d’Asiatiques dans les rues. Ils doivent rester entre eux, dans les barrios chinos. Quand Ariane et moi marchons dans la rue, on nous dévisage et parfois on m’appelle china. Jusqu’à maintenant, nous avons été dans un club de musique cubaine, une fête entre amis et un festival de salsa dans le district portuaire de Callao (l'endroit le plus dangereux de Lima, apparemment), où nous avons, bien sûr, goûté à la bière Cusqueña et au fameux Pisco Sour, qui partage avec la Inca Kola le titre de boisson nationale. Les gens dans ces endroits ont toujours l’air surpris de me voir là, à boire et à danser (je soupçonne que, comme au Québec, la réputation des Chinois – celle d’être sérieux et studieux – me précède) et quand je dis que je viens du Canada, on a bien du mal à me croire.

Comme partout ailleurs, les gens voient difficilement au-delà de l'apparence, surtout ici où l'ethnie est un signe de statut socio-économique important. Les indígenas sont les paysans simplets et tranquilles, les Afro-péruviens les fêtards indigents, les Sino-péruviens les commerçants habiles, les Péruviens japonais les entrepreneurs ambitieux... Évidemment, l'élite est majoritairement blanche et les visages dans les publicités aussi. Monica, chanteuse afro-péruvienne et fondatrice d'une ONG qui promeut la culture et les droits des Noirs, me raconte qu'en raison de la couleur de sa peau, elle se fait toujours traiter comme une étrangère dans son propre pays : on lui parle en anglais, on lui demande de quel pays elle vient, etc. Ça me rappelle un peu ma propre situation au Québec, où l'on m'adresse toujours la parole en anglais, on est surpris quand je parle sans accent, on me demande si je suis adoptée, etc. Mais contrairement à moi, qui suis issue d'une famille immigrante, ses ancêtres ont vécu au Pérou depuis des siècles.

Côté bouffe, nous avons trouvé un restaurant végétarien délicieux près de notre hôtel, où nous soupons chaque soir. Fondé par des Krishna, le resto s’appelle Govinda (comme celui à Montréal qui a fermé ses portes) et sert de la nourriture indienne et internationale, avec toujours la même musique de fond répétitive et ennuyeuse. Il n’y a pas beaucoup de choix végétariens dans les autres restaurants et j’ai parfois eu à manger du poisson et des œufs. Ici, outre les mariscos (fruits de mer), le pollo (poulet) est roi. Je frémis en m’imaginant les horreurs qui doivent se cacher derrière cette production massive de poulet.

En dépit du nouvel environnement, je me sens déjà plutôt bien adaptée. Cette capacité d’adaptation qui semble se renforcer avec chaque voyage me fait peur. Mais je suis dans une métropole et j’habite dans un hôtel. Ce n’est pas la même chose que de vivre dans la sierra, au milieu de nulle part, avec deux avenues principales et une discothèque remplie de borrachitos (soûlons) comme seule forme de divertissement. J’attends donc d’être à Huallanca pour me sentir réellement dépaysée.

mardi 11 septembre 2007

Arrivée

Je suis arrivée saine et sauve à Lima, avec tous mes bagages et toute ma bonne humeur, malgré le manque de sommeil des derniers jours.

Par un heureux hasard, j’ai rencontré maman, les flots et le beau-père à l’aéroport. Ils étaient là depuis belle lurette mais n'étaient toujours pas embarqués dans l’avion pour Winnipeg à cause de problèmes de bagages. J’ai pu leur dire une dernière fois au revoir avant de les quitter pour 6 mois.

Dans la salle d’attente, j’ai trouvé Ariane, l’autre stagiaire de SUCO au Pérou, en compagnie d’une nouvelle amie liménienne Monica. Celle-ci nous a parlé de la vie nocturne et de la scène musicale de la capitale, ainsi que du tremblement de terre et de l’état de traumatisme psychologique des populations sinistrées.

Après une escale de 2 heures à Toronto, je me suis retrouvée assise à côté d’une femme âgée péruvienne, avec qui j’ai conversé en espagnol pendant tout le vol. « Son muy abiertos y calurosos los Peruanos, no como los Quebequenses. Vas a ver, te encantará el Perú. » Je soupçonnais que son évaluation peu positive du Québec avait quelque chose à avoir avec un manque d'intégration linguistique et culturelle et le fait que malgré ses 17 ans à Montréal, elle retournait chaque hiver dans son pays natal. Elle devait considérer le Canada non comme une terre d’adoption, mais un endroit de transit pour lequel elle ne ressentait ni appartenance ni affection. Ce qui ne signifie pas qu’elle était une mauvaise personne. Au contraire, elle fit preuve de cette chaleur péruvienne dont elle me parlait en me laissant ses coordonnées et en m’invitant à faire un tour chez elle.

Arrivées à Lima à 1h30 du matin (avec 45 minutes de retard), nous avons rencontré Ricardo, un chauffeur de SUCO qui nous a conduit à l’hôtel. C’est dans le San Antonio Abad – un vrai palace 3 étoiles – dans une chambre confortable et étonnamment luxurieuse, que je consigne par écrit mes premières impressions de mon pays d’accueil.

So far so good. Même si on ne voit pas très bien dans l’obscurité jaunâtre, j’ai été agréablement surprise par l’originalité de l’architecture liménienne. En route vers l'hôtel, nous avons passé ce qui ressemble à un quartier industriel près de l’aéroport, puis San Miguel et enfin Miraflores. J’ai vu des maisons rectangulaires multicolores qui semblent avoir été construites pêle-mêle, au fur et à mesure que les habitants ont manqué d’espace. On aurait dit des boîtes entassées les unes par-dessus les autres, décalées, disparates. Mais ce drôle d’agencement a un charme indéniable. On voit que certains bâtiments plus officiels se sont inspirés de l’architecture vernaculaire et ont été construits dans un style semblable mais avec des éléments esthétiques supplémentaires. Bref, je suis déjà tombée amoureuse du paysage urbain de Lima!

Malheureusement, ce paysage peuplé de constructions uniques est aussi pollué par des signes de la mondialisation normalisatrice. Les grandes affiches publicitaires partout, les KFC à chaque coin de rue, les dizaines de casinos arborant des noms tels que « Hello Hollywood » ou « Magic City », etc… Quel dommage de voir que les tragamonedas sont facilement les bâtiments les plus chics et les plus visibles de la ville.

Les policiers en uniforme noir militaire et les gardiens de sécurité privés des grandes résidences contrastent avec les bazardeurs miséreux et les nettoyeurs de rues qui empilent des tas de sacs d’ordures. Un peu comme en Chine, où personne ne se donne la peine de jeter les déchets dans les poubelles puisque, de toute façon, on embauche des travailleurs pour les ramasser.

Parmi la variété d’arbres bizarres et les murs couverts de graffitis, j’ai aperçu plusieurs de ces fameux chifas – mot espagnolisé provenant de 吃饭 (chifan), qui signifie « manger » – qui sont les restaurants chinois au Pérou. On les retrouve partout au pays et ils font partie intégrante de l’imaginaire collectif péruvien, qu’on me dit. En fait, les Chinois péruviens forment le plus grand groupe ethnique asiatique en Amérique du Sud.

Bref, pour résumer mon appréciation initiale de Lima, je dirais que la ville me paraît éclectique, originale et fascinante. Mais je n’ai pas encore vu ses rues et ses édifices peuplés de gens. Je vous reviendrai plus tard avec mes impressions diurnes.