lundi 27 août 2007

Solidarité & divisions

Est-ce que tout mouvement social d'envergure doit nécessairement passer par le haut, comme le prétendait mon professeur de développement international? Sans le leadership des "acteurs externes" - ces élites et intellos qui, depuis une position plus aisée, coordonnent, dirigent, soutiennent ou impulsent les manifestations populaires - est-ce que les masses peuvent réellement s'organiser de façon spontanée et cohérente pour effectuer des changements sociaux à grande échelle? J'aimerais y croire, mais il me semble que la lutte des idées est réservée à ceux qui ont déjà gagné la lutte pour la survie.

Néanmoins, de la convergence des intérêts des combattants idéologiques et des combattants pragmatiques naissent des alliances fructueuses dont la puissance et l'influence peuvent engendrer des révolutions. Le premier Forum social québécois, pour moi, n'incarne pas les luttes de la base, tel que dicté par l'utopisme gauchiste, mais plutôt une coalition entre les forces progressistes de tous les horizons et échelles sociaux. Plutôt que de s'en plaindre, pourquoi ne pas s'en réjouir? Une personne aisée n'a donc pas le droit de lutter? Riche ou pauvre, érudit ou analphabète, on ne choisit pas la classe socio-économique dans laquelle on naît. Chacun fait ce qu'il peut avec ce qu'il a.

Je me suis bien rendue compte, lors du Forum, que sans certains acteurs du "haut", beaucoup d'informations ne se rendraient jamais jusqu'en "bas". Sans l'acharnement des chercheurs et des vulgarisateurs qui creusent plus loin que la version officielle des faits pour découvrir les renseignements et les données que taisent les politiciens et la presse populaire, bien des choses resteraient cachées du public. C'est grâce à eux que la majorité non spécialiste, lors de rassemblements comme le FSQ, est exposée aux mythes de la non-viabilité financière du système de santé public et de l'efficacité du privé ; à la déresponsabilisation de l'État dans les dossiers de sécurité sociale et au détournement des fonds de la caisse d'assurance-emploi ; à l'intégration de la sécurité et la politique étrangère du Canada à celles des États-Unis ; et plus encore. C'est grâce aux idéalistes qui savent articuler une vision grandiose et concevoir des mondes utopiques que l'espoir des masses s'allume, s'alimente et s'entretient. La vraie solidarité ne discrimine pas.

Ce soir-là, une société idéaliste et idéalisée m'a été présentée par Joana, une Brésilienne récemment revenue de Cuba. D'après ses histoires de publicité sociale (contre le SIDA, les drogues, la prostitution), d'éducation populaire (tous les citoyens sont formés pour être travailleurs sociaux), de socialisme (sécurité sociale et alimentaire garantie), de sensibilisation du public (population bien informée et peu de propagande politique) et de chaleur humaine (typique des pays latinos), j'ai commencé à trouver que cette île de l'extrême gauche ressemblait drôlement à mon idée du paradis terrestre. Cette pensée était peut-être le résultat d'une idôlatrie de l'autre et de l'ailleurs alliée à une grande naïveté, mais je ne pouvais m'empêcher, en écoutant ses récits, de me sentir profondément en désaccord avec tous ceux qui prétendent que le communisme a été et sera toujours un échec absolu.

En parlant de racisme et de discriminations, on en vint à contraster les interactions interculturelles au Québec et au Brésil. Selon Joana, dans la société canadienne, au lieu d'aimer l'autre, on se dit qu'on l'aime. Plutôt que de le sentir, on le rationnalise. Pour elle, les Latinos vivent leurs émotions de façon intense et viscérale, tandis que les Nordaméricains les éprouvent de façon calculée et cérébrale. En l'écoutant, je me suis rendue compte qu'elle et moi incarnions quasi parfaitement le portrait constrastant qu'elle dessinait. D'un côté, la Brésilienne chaleureuse qui s'emporte et s'émeut en parlant, qui s'approche et touche et embrasse, qui rit et gesticule avec enthousiasme ; de l'autre côté, la Canadienne chinoise pragmatique et détachée, qui intellectualise plus qu'elle ne ressent, qui se contrôle et se contient, qui raisonne chaque geste avant de le poser. En m'imaginant ce que j'aurais pu devenir si j'avais grandi dans un milieu sudaméricain, j'ai eu l'impression d'avoir toujours eu un manque affectif quelconque - parental, amical, amoureux... que sais-je? Née d'une mère qui valorise l'utilité par-dessus tout, jamais je n'ai laissé le coeur l'emporter sur le cerveau... mais je rêve parfois du catharsis qui ferait tout éclater.

Le lendemain soir, lors du party d'au revoir d'un ami, le contraste sociétal s'est manifesté de nouveau, cette fois entre les anglophones et les francophones de la fête. Dehors sur le patio, autour d'une shisha, riant à gorge déployée, les Québécois francophones chantaient du Brel, du Aznavour et du Jean Leloup, entrecoupé par des blagues sur la défunte mairesse de Québec et des shots de Sambuca igné. Dans le salon, les Canadiens anglophones, une bière à la main, réunis en petits groupes de discussion, dansaient sur des rythmes populaires et criaient de temps à autre "Five, four, three, two, one... HAPPY NEW YEAR!". Une barrière linguistique, dit-on souvent, mais je n'en suis pas certaine... 5 ans à McGill m'ont montré que les divisions anglo-franco sont beaucoup plus profondes et se retrouvent davantage dans les âmes que dans les bouches. Lors des deux dernières années, ayant visité l'UQAM, l'U de M, Sherbrooke, l'UQTR, l'UQAR et l'UQAC, et fait des amis dans ces universités francophones, j'ai pu m'apercevoir du contraste énorme avec le monde anglo-saxon de McGill. Cette différence, on la sent partout, dans l'ambiance même des campus, dans les couloirs, dans les cafétérias et les salles de classe - mais surtout dans les fêtes étudiantes.

Je sais maintenant pourquoi les francophones de McGill ont tendance à rester entre eux et pourquoi moi-même je préfère me tenir avec des francos. Le contraste Canadiens-français vs. Canadiens-anglais représente une version atténuée du contraste Brésil vs. Québec que m'avait présenté Joana. Deux mondes, deux mentalités. Même au Manitoba, les francophones m'ont toujours paru plus chaleureux, plus décontractés, plus l'fun que la population moyenne. Bien entendu, c'est une grande généralisation que je fais là - mais une réalité que même mon coeur insensible a réussi à discerner.

1 commentaire:

  1. Quel bel hommage au monde latin que voilà. Mon isolement des deux derniers mois m'a éloigné de tout ce qui est informatique, mais je suis bien content de pouvoir te lire à présent... je continue ma lecture!!

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