vendredi 14 septembre 2007

Adaptation

Je resterai à Lima plus longtemps que prévu. Je devais partir hier mais, à ma demande, Meche (la chargée de projets qui nous forme et nous accompagne) m’a permis de rester jusqu’à lundi matin. Je me suis dit que je n’allais pas avoir la chance de descendre souvent à la capitale, qui est à 8 heures en autobus de Huallanca, et que je devais donc en profiter pendant que j’y suis.

Ariane et moi partageons une chambre d’hôtel dans le quartier central et aisé de Miraflores. Heureusement, nous nous entendons bien et nous avons sensiblement les mêmes préférences quant à la nourriture, la manière de voyager, etc. Nous passons la journée dans le bureau de SUCO à recevoir la formation et pendant la soirée, nous nous promenons dans la ville, explorant les boutiques, les marchés artisanaux et les cafés, sous l’effet somnolant du ciel gris, de l’humidité et du froid transperçant.

Aujourd’hui, Meche et Richard nous ont amenées à Comas, Lima centre et Barranco, trois districts très uniques et très intéressants. Comas, où Ariane va travailler avec un groupe de théâtre de rue, m’a énormément plu, avec sa terre poussiéreuse, une rue principale achalandée et de petites maisons carrées dans les montagnes. Là-bas, dans ce barrio popular du Nord-Ouest que peu de Liméniens veulent visiter, on sent la lutte qui palpite dans l'air, le sol, les rues. Lima centre, avec ses édifices coloniaux, ressemble à une Espagne vieillie, mais encore jolie, qui attire étonnament peu de touristes et se vide le soir. Enfin, le quartier artistique de Barranco offre des sites et événements culturels intéressants pour les jeunes de la classe moyenne.

Même si les plages sont sales et la pollution est étouffante, j’adore le paysage liménien pour ses maisons excentriques et ses immeubles bas. Il y a peu de grands édifices pour cacher le ciel et les quelques appartements et hôtels qui font exception à la règle nuisent considérablement au charme urbain. En revanche, le système de transport me plaît beaucoup moins. Les combis (espèce de mini-bus privés qui remplacent les transports publics inexistants) sont souvent bondées et leurs contrôleurs de billets peuvent être très désagréables. Les taxistes conduisent comme des fous et refusent souvent de t'amener dans les districts lointains. Le réseau de tramway, à moitié terminé sous le premier gouvernement de Garcia, ne fonctionne que dans un district. Dommage qu'il y ait si peu de piétons et de cyclistes, mais tant d'automobilistes qui pratiquent le klaxonnement préventif.

Quant à mon espagnol, j’ai fait pas mal de progrès depuis mon arrivée lundi soir. Je comprends quasiment tout, mais j’ai encore du mal à m’exprimer. C’est à Huallanca que je vais réellement m’améliorer, quand j’aurai à travailler chaque jour en espagnol et que je ne serai plus avec Ariane (on se parle en français et quand on sort c’est habituellement elle qui prend la parole parce qu’elle parle beaucoup mieux que moi).

Et les Péruviens? Je les trouve très sympathiques, mais plutôt calmes et réservés. Ils ne sont pas les latinos extrovertis et éclatants auxquels je m’attendais. Très métissés, ils ont une physionomie bien variée qui correspond souvent à l’image que je me faisais du peuple inca. Les enfants sont vraiment adorables avec des visages d’ange, mais on dirait que les adultes vieillissent rapidement. Malgré cela, il y a des hommes et des femmes d’une beauté exceptionnelle, mystérieuse et mélancolique. Ils doivent être très charmants aussi, parce que chaque jour nous entendons parler de Québécoises qui sont tombées amoureuses de Péruviens et qui ont décidé de rester dans le pays.

Malgré les statistiques, je n’ai pas vu beaucoup d’Asiatiques dans les rues. Ils doivent rester entre eux, dans les barrios chinos. Quand Ariane et moi marchons dans la rue, on nous dévisage et parfois on m’appelle china. Jusqu’à maintenant, nous avons été dans un club de musique cubaine, une fête entre amis et un festival de salsa dans le district portuaire de Callao (l'endroit le plus dangereux de Lima, apparemment), où nous avons, bien sûr, goûté à la bière Cusqueña et au fameux Pisco Sour, qui partage avec la Inca Kola le titre de boisson nationale. Les gens dans ces endroits ont toujours l’air surpris de me voir là, à boire et à danser (je soupçonne que, comme au Québec, la réputation des Chinois – celle d’être sérieux et studieux – me précède) et quand je dis que je viens du Canada, on a bien du mal à me croire.

Comme partout ailleurs, les gens voient difficilement au-delà de l'apparence, surtout ici où l'ethnie est un signe de statut socio-économique important. Les indígenas sont les paysans simplets et tranquilles, les Afro-péruviens les fêtards indigents, les Sino-péruviens les commerçants habiles, les Péruviens japonais les entrepreneurs ambitieux... Évidemment, l'élite est majoritairement blanche et les visages dans les publicités aussi. Monica, chanteuse afro-péruvienne et fondatrice d'une ONG qui promeut la culture et les droits des Noirs, me raconte qu'en raison de la couleur de sa peau, elle se fait toujours traiter comme une étrangère dans son propre pays : on lui parle en anglais, on lui demande de quel pays elle vient, etc. Ça me rappelle un peu ma propre situation au Québec, où l'on m'adresse toujours la parole en anglais, on est surpris quand je parle sans accent, on me demande si je suis adoptée, etc. Mais contrairement à moi, qui suis issue d'une famille immigrante, ses ancêtres ont vécu au Pérou depuis des siècles.

Côté bouffe, nous avons trouvé un restaurant végétarien délicieux près de notre hôtel, où nous soupons chaque soir. Fondé par des Krishna, le resto s’appelle Govinda (comme celui à Montréal qui a fermé ses portes) et sert de la nourriture indienne et internationale, avec toujours la même musique de fond répétitive et ennuyeuse. Il n’y a pas beaucoup de choix végétariens dans les autres restaurants et j’ai parfois eu à manger du poisson et des œufs. Ici, outre les mariscos (fruits de mer), le pollo (poulet) est roi. Je frémis en m’imaginant les horreurs qui doivent se cacher derrière cette production massive de poulet.

En dépit du nouvel environnement, je me sens déjà plutôt bien adaptée. Cette capacité d’adaptation qui semble se renforcer avec chaque voyage me fait peur. Mais je suis dans une métropole et j’habite dans un hôtel. Ce n’est pas la même chose que de vivre dans la sierra, au milieu de nulle part, avec deux avenues principales et une discothèque remplie de borrachitos (soûlons) comme seule forme de divertissement. J’attends donc d’être à Huallanca pour me sentir réellement dépaysée.

2 commentaires:

  1. On voit que tu t'adaptes tranquillement, que tu apprends, que tu confrontes tes valeurs à la société péruvienne, que tu défais certains préjugés... de là tout le plaisir de voyager! Je ne savais pas qu'il y avait autant d'asiatiques au Pérou, en fait je ne connais presque rien de ce pays, j'ai tout à apprendre. Mais on voit que la question ethnique te préoccupes beaucoup, vu l'importance que tu y accordes dans ton texte! Ta plume est très réfléchie, c'est agréable à lire. Prends soin de toi, Sophie!

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  2. Hey! Sounds like you got off on the right foot and you know more Spanish than you thought =).
    I hope you can update often! Good luck man, and have fun!!!

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